21/03/2008 - 02:18h Nuit 68 : «Enragez-vous»

par Agnès Giard

«2008. Esprit de contestation, es-tu là ?» Vendredi 21 mars, au Lieu Unique, à Nantes, entrez librement dans un centre d’art reconverti en usine à penser : conférences, projections de films, lectures, discussions, musique… Et beaucoup de cul —il en faut—, pour redonner aux gens le goût du plaisir.

Nuit68

Le plaisir librement pris, le plaisir sans entraves, sans tabous, sans honte, n’est-il pas plus que jamais d’actualité ? «68 ne fait que commencer», affirme François Cusset. Enseignant de l’histoire intellectuelle à Sciences Po, auteur de Queer Critics et French Theory, il n’a pas la dent tendre avec les soixante-huitards : «On a l’impression d’avoir trop entendu parler de mai 68, une overdose soixante-huitarde, que ça soit pour ou contre. C’est que ce sont toujours les mêmes qui s’en font les représentants, qui nous en éloignent comme d’une préhistoire et nous repassent toujours les mêmes clichés évitant de penser. Alors que tout ce qui fait la singularité de mai 68 est toujours d’actualité.»
A 19h, au Lieu Unique, François Cusset inaugure les débats avec un coup de gueule bien mordant. Non, Mai 68, ça n’était pas qu’un feu de paille. Oui, le combat continue. Vous voulez être heureux ? Alors, au boulot.

Organisée par Virginie Pringuet, la Nuit 68 est une invitation à faire la fête mais, surtout à retrousser les manches. Bien que nous vivions dans un des pays les plus libres au monde, il y a encore tellement de choses à changer. Certains vieux slogans conservent toute leur charge explosive : “Déboutonnez votre cerveau aussi souvent que votre braguette”, “Faites l’amour et recommencez”, “Enragez-vous”, “Je décrète l’état de bonheur permanent”, “Inventez de nouvelles perversions sexuelles”, “Consommez plus, vous vivrez moins”, “Sous les pavés, la plage”, “Il est interdit d’interdire”, “Je prends mes désirs pour la réalité car je crois en la réalité de mes désirs”, “Jouissez sans entraves, baisez sans carotte”, “La liberté d’autrui étend la mienne à l’infini”, “Faites l’amour, pas la guerre”, “Dieu, c’est moi”, “Aimez-vous les uns les autres”, “Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution. Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour”, “La vie est ailleurs”, “L’imagination au pouvoir” et mon préféré : “Zelda, je t’aime ! À bas le travail !”.

Naïfs, foutraques, enthousiastes, frénétiques oui et alors. Ces slogans ont au moins le mérite de proposer une alternative. Et c’est que la Nuit 68 propose aussi, avec notamment une programmation de films consacrée au “cinéma insurrectionnel” bourrée de pépites historiques : le SCUM manifesto, par exemple (de Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig, 1976), incroyable mise en scène du livre de Valerie Solanas. Née en 1936, violée par son père, abandonnée à 15 ans par des parents qui avaient divorcé, survivant grâce à la mendicité et la prostitution, Valérie Solanas est considérée comme une des leaders les plus radicales du mouvement féministe aux USA. Et pour cause. En 1968, elle publie un tract à la violence défoulatoire, qui prône l’éradication des hommes. Il s’intitule S.C.U.M. (racaille) et certains l’on traduit : “Société pour Castrer les Mâles” (Society for Cutting Up Men). Valerie Solanas y écrit : “Vivre dans cette société, c’est au mieux y mourir d’ennui. Rien dans cette société ne concerne les femmes. Alors, à toutes celles qui ont un brin de civisme, le sens des responsabilités et celui de la rigolade, il ne reste qu’à renverser le gouvernement, en finir avec l’argent, instaurer l’automation à tous les niveaux et supprimer le sexe masculin.»

Son texte est drôle, fou-furieux, plein d’une rage libératrice, mais dans la vie, hélas, Valerie Solanas accumule les bêtises. Toxicomane et meurtrière, elle finira par mourir prématurément dans un hôpital public de San Francisco. Qu’importe. Son manifeste a le mérite d’agiter violemment l’opinion. En 68, la révolution sexuelle est en marche. En 2008, qui la fera aboutir ? Kantuta Quiros et Aliocha Imhoff, qui sélectionnent les films les plus agit-pro-cul de Nuit 68 ont bien l’intention de reprendre le flambeau. “Nous ne commémorons pas 68, nous n’avons pas connu 68. Nous n’avons que la nostalgie du futur. Happening et art total, militantisme insurrectionnel et front homosexuel révolutionnaire, black power et féminisme radical composeront un journal contre-culturel cinématographique «des années 68», qui entraînèrent dans leur sillage un profond bouleversement des rapports entre art et politique, à la force inaliénable, contradictoire, et toujours vivante.”
 Toujours vivant, l’esprit de la révolte ? C’est ce qu’on va voir au Lieu Unique.

Nuit 68 : vendredi 21 mars, de 18 heures à 5 heures du matin.

«Dans son discours du 29 avril 2007, Nicolas Sarkozy fustige l’héritage du mail 68. La pensée anti-68 n’est pas nouvelle, elle s’est déjà exprimée dans les années 80, notamment dans le livre écrit par Alain Renaut et Luc Ferry, “La Pensée 68”. 40 ans après, faudrait-il envoyer aux oubliettes tous les changements profonds qui se sont opérés dans notre société, illustrés par les fameux événements ? L’héritage serait-il à ce point négatif ? Et qu’en pensent aujourd’hui les enfants de 68 ? La forme de naïveté, l’élan, la joie qui ont permis la révolte, existent-ils aujourd’hui ? Nuit 68 n’est pas une commémoration ni un rassemblement nostalgique de soixante-huitards, plutôt quelques aperçus de l’esprit de contestation dans notre société d’un point de vue artistique, social, médiatique… Au cours de cette nuit particulière, il y aura des conférences, discussions, lectures, projections… Avant que la soirée ne se cloture en musique !»

Le lieu unique : 2 rue de la biscuiterie, 44013 Nantes.

04/03/2008 - 23:12h La sale affaire de la concierge blonde

Le 16 janvier 1969, la police apprend qu’une concierge de la rue des Martyrs, à Paris, organise des projections pornographiques illégales dans sa loge… C’est le début d’une enquête haletante (et véridique) que le sociologue Baptiste Coulmont propose de découvrir sur son site, en feuilleton hebdomadaire.

Xavierduvet

Avez-vous jamais rêvé de suivre une enquête policière sur de «sordides» affaires sexuelles ? Auteur d’un livre-culte sur l’histoire des sex-shops, enseignant à l’Université de Paris 8, Baptiste Coulmont a retrouvé dans le fin fond des archives judiciaires une curieuse histoire de projections pornos clandestines dont il nous livre la matière brute : recopiant les rapports de police sur son site, il nous invite à suivre, pas à pas, les méandres de cette «sale affaire». Tout commence en 1969. Des touristes français et étrangers sont racolés aux environs de la place Pigalle pour être conduits dans la loge d’une femme «assez forte, blonde, âgée de la cinquantaine environ» où sont organisés des projections de films interdits. Mais la surveillance s’avère difficile… D’où viennent ces mystérieux films X ? Pourquoi sont-ils diffusés dans le réduit d’une concierge ? La suite au prochain épisode…

Chaque semaine, Baptiste Coulmont mettra donc en ligne un morceau de l’enquête, accompagnée de commentaires. Sa démarche se veut critique. Aucun voyeurisme dans cette tranche de mœurs mise à nu : il s’agit bien plutôt de nous faire prendre conscience de l’incroyable liberté sexuelle qui règne désormais en France.

Est-il possible d’imaginer qu’il y a à peine trente-huit ans les films X étaient encore interdits ? En 1969, posséder des photos représentant l’acte sexuel pouvait vous valoir la prison. On appelait ça l’OBM : outrage aux bonnes mœurs. Ce délit frappait toutes les personnes fabriquant, exposant, louant ou détenant (pour la vente) des choses «contraires aux bonnes moeurs»… Quelles choses ? La liste était longue : «tous imprimés, tous écrits, dessins, affiches, gravures, peintures, photographies, films ou clichés, matrices ou reproductions phonographiques, emblèmes, tous objets ou images.» Et que pouvait signifier «contraires aux bonnes mœurs» ? La loi ne le précisait pas. C’était aux policiers et aux juges de le dire.

«Juste pour vous donner un exemple de biais de sélection, commente Baptiste Coulmont : dans les archives judiciaires, j’ai trouvé le cas d’un médecin (en 1973) qui avait visiblement une collection d’images pornographiques. Mais quand il a été convoqué par la police, il a dit que la possession d’images pornographiques était à replacer dans une culture de carabins, où les blagues lourdes, l’humour “gaulois”… était de rigueur. Extrait de l’interrogatoire : “Etant soldat, je désirais obtenir des photographies d’hommes et femmes pornographiques, car la plupart de mes camarades en possédaient. C’est dans ce but que je me suis mis en rapport avec Monsieur ****, en lui proposant d’échanger des photos naturistes contre de telles photos car je pensais qu’il en possédait. C’est dans ces conditions que par la suite nous avons lui et moi dû faire quatre ou cinq échanges de dix photographies. Celles que m’adressait Monsieur **** étaient indubitablement pornographiques. Il s’agissait d’ailleurs de photos reproduites car elles n’étaient, je dois le dire, pas très belles du point (sic) qualité technique.” Ce médecin n’a pas été inquiété… et il n’apparaît pas dans les statistiques : ce qui apparaîtra, c’est celui qui est considéré comme le “chef” du réseau d’échange, un employé de je ne sais plus quel service public.»

L’OBM, bien sûr, n’existe plus. Cet outrage (article 283) a disparu du Code pénal en 1993. La tolérance était d’ailleurs déjà très grande depuis de nombreuses années. «Entre 1960 et 1990, les juges ont progressivement cessé de condamner des gens pour OBM. La police continuait à “constater” des infractions pour OBM (un bon millier chaque année)… mais les personnes n’étaient plus condamnées (sauf une poignée chaque année).» Ouf. C’est de l’histoire ancienne. Veillons du moins à ce qu’elle le reste en étudiant d’un œil critique l’histoire du droit à travers cette ténébreuse affaire Olesniak, l’affaire de la concierge aux films pornos… dont vous apprendrez la semaine prochaine qu’il lui manque deux doigts ! Le mystère s’épaissit.

L’illustration est de Xavier Duvet, auteur de polars érotiques (éditions Tabou)…

do blog de Agnès Giard, do jornal Liberation