01/10/2009 - 20:38h Bissexual?

Agnès Giard

En 1948, Alfred Kinsey, avance que nous sommes pratiquement tous bisexuels: “Le monde ne se résume pas à des oppositions binaires, explique-t-il. Tout n’est pas noir ou blanc.” Dans un essai coup de gueule, Karl Mengel en profite pour renvoyer dos à dos les hétéros-racistes et les homos-sexistes.

Osez-la-bisexualite

Hétéro, homo… Pourquoi vouloir à tout prix se définir? Alors que pour l’essentiel d’entre nous, la vérité se trouve ailleurs, dans une zone indéfinie, trouble et troublante, qui englobe des désirs polymorphes et des motivations obscures. Selon Alfred Kinsey, père de la sexologie, “la nature ne produit que très rarement des catégories parfaitement étanches. Il n’y a que l’esprit humain pour inventer des groupes, étiqueter le réel et forcer les faits à entrer dans de petites cases distinctes. Le monde du vivant est un continuum, dans tous ses aspects, un large éventail constitué d’un seul tenant. Plus tôt nous assimilerons cette idée en ce qui concerne la sexualité humaine, plus tôt nous parviendrons à une solide compréhension des réalités du sexe.

Dans son ouvrage Pour et contre la bisexualité, publié à La Musardine, Karl Mengel ajoute que dans le règne animal –“des punaises aux baleines et des cygnes aux putois, en passant par les lions, les libellules, les aigles, les girafes et les pieuvres”- quelque 1500 espèces jouent l’alternance, sans se préoccuper de savoir si elles sont à voile ou à vapeur: “Les hérissons se branlent mutuellement avant d’aller voir l’autre sexe, les escargots s’enfilent en longues chaines après l’accouplement reproductif de rigueur, les gentils dauphins vont et viennent (…) les cerfs adorent monter un semblable quand il est en train de se faire une biche et les éléphants trimbalent une bite de 25 kg dont l’encombrement les pousse, ne serait-ce que pour se reposer, à faire souvent semblant qu’ils se sont trompés de trou.

Les pulsions humaines n’échappent pas à cette joyeuse absence de règle. Rares sont les hétéros totalement insensibles à l’idée d’une relation homosexuelle. Après tout, eux aussi possèdent une prostate et, pour la majorité d’entre eux, cette prostate est une zone érogène. Les hétéros aiment donc la sodomie. Qu’elle soit faite à l’aide d’un gode ou d’un pénis n’est qu’une question accessoire. Le phallus des gays ne reste pas non plus de marbre devant les film porno-straights. C’est peut-être dérangeant pour eux, mais voilà: il y a des filles qui peuvent les exciter, ne serait-ce que par identification. Quant aux femmes, qu’elles soient hétéro ou homo, leur clitoris les rend aussi sensibles aux caresses venant de l’autre que du même sexe. Morphologiquement, les différences de genre n’ont aucune importance en matière de plaisir. L’anus est identique sous les jupes et les pantalons. Les langues, les doigts, les mots, les fantasmes et les envies sont également les choses du monde les mieux partagées. Une femme peut très bien avoir le même cul, la même libido et les mêmes mots qu’un gay. Un homme peut très bien avoir la même langue, les mêmes doigts et les mêmes envies qu’une lesbienne. Etc.

Sur le plan strictement physique, nous sommes tous ambivalents. C’est-à-dire capables de jouir –en fermant les yeux, en nous laissant aller au vertige– sans trop savoir qui est celui, ou celle, qui nous absorbe ou qui nous pénètre. Sur le plan érotique, bien sûr, chaque être ayant ses préférences, nous avons besoin de choisir nos partenaires. Il y en a qui préfèrent les hommes, d’autres les femmes, ou les trans ou les garçons manqués, c’est certain. Mais faut-il pour autant en déduire que les mots “hétéro” ou “homo” sont pertinents? Le mot “bisexuel” est-il lui-même pertinent? Dans Pour et contre la bisexualité, Karl Mengel dénonce l’usage de ce terme -“bi”- qui renvoie de façon réductrice à la norme binaire: “lorsque le sexe est entré dans le discours, les néologistes se sont mis en tête de jeter un pont (bi) entre deux chimères, dont l’une (hétéro) avait au préalable été créée comme un pendant artificiel à l’autre (homo), elle-même illusion langagière visant à cloisonner le champ sexuel au nom de la morale du moment.

Karl Mengel s’explique: le terme “hétérosexuel” n’a été inventé qu’après l’apparition de l’étiquette “homosexuel”. La première trace du mot homosexualität (”homosexuel”) se trouve dans la correspondance privée d’un certain Karl-Maria Benkert, en 1868. Cet “obscur mais néanmoins précoce défenseur de la liberté de baiser en paix s’est mis en tête de remplacer les multiples noms d’oiseau qui servaient jusqu’alors à désigner les amateurs du même”: il substitue aux termes cinaèdes, bougres, bardaches, culistes, pédérastes, gitons, uranistes, enculés, invertis, antiphysiques, pédés, pédales, folles et autres tantes un mot absurdement composé d’une racine grecque (homo: “même”) et d’une racine latine (sexus: “sexe”).

Résultat catastrophique: son invention est “immédiatement reprise à bon compte par les maniaques du rangement comportemental” qui en font non plus une catégorie mais une pathologie bientôt cernée par Krafft-Ebing dans son célèbre Psychopathia sexualis. Il s’agit pour Krafft-Ebing de recenser les perversions d’un point de vue médical et non plus religieux, afin de les guérir. “Le sodomite diagnostiqué homosexuel n’était donc plus coupable mais à plaindre –ce qui revenait en gros à échanger le bûcher contre –plus tard– le Sida” se moque Karl Mengel.

Le mot “hérérosexuel” n’apparait qu’après, comme pour conforter l’idée qu’il existe deux camps. Celui du bien et celui du mal, évidemment. “A la base, les censeurs  veulent une boîte commode où ranger ceux et celles qui vont et viennent librement entre la norme et l’anormalité constituée, nommée, donc sous contrôle.” Problème: les homosexuels eux-mêmes participent à cette “mise en boîte”: ils revendiquent leur filiation avec les grecs et les romains de l’antiquité ainsi qu’avec les samouraïs, et les féroces initiateurs-combattants d’Afrique, d’Océanie ou d’Amérique du sud, qui, pendant plusieurs siècles érigent l’amour mâle en modèle de vertu guerrière. Les homosexuels oublient cependant une chose: les soldats-amants de Thèbes ou de Sparte, les érastes (adultes) crétois, les bushi (guerriers) japonais, les binômes zaggalah, les mâles Keraki ou les hommes libres de l’Empire Romain n’étaient pas homosexuels. Ils étaient omnisexuels. Ils avaient des femmes et des amants. L’institution “pédérastique” (ensemencement viril d’un adolescent) allait de pair -obligatoirement- avec l’institution du mariage.

C’est ainsi que tous les personnages du passé qui avaient entre autres goûté aux joies du même, à une époque innocente où prévalait l’indifférenciation d’avant l’hétérosexisme, ont été pris en otage par un courant de pensée partisan qui les a maquillé en purs homosexuels” se plaint Karl Mengel. Et au diable l’anachronisme! Le militantisme gay a donc mis en place un mythe aussi schématique et grossier que ce dont pouvaient rêver les pères de l’Église: quiconque –par le passé– avait eu des relations homosexuelles est devenu homosexuel. Jules Cesar, David roi d’Israël, Alexandre le Grand, Casanova, Henri III, Ivan le terrible, Socrate, Richard Cœur de Lion, Cervantes, Michel-Ange, Pierre le Grand, Goethe, etc. “Évidemment, l’autre bord n’a pas levé le petit doigt (sic) pour s’opposer à la profanation, vu qu’il y trouvait parfaitement son compte: l’occasion était trop belle de laisser les “anormaux” se constituer en un bloc à la fois hermétique et distinct. Purger, sans se salir les mains, quelle veine.” Karl Mengel ajoute : “En réalité, ces illustres ancêtres n’étaient pas homos, ni hétéros, pas plus qu’ils n’étaient bi -même indépendamment du fait que ces notions n’existaient pas. Leur sexualité s’organisait autour de hiatus différents, et ses enjeux touchaient plus à la découverte de soi (en passant) par les autres qu’à la construction artificielle d’une identité reposant sur des choix instrumentaux.

Des deux côtés du poste-frontière établi entre les normes obligatoires, il y a donc des gens qui se méfient des autres (stigmatisés “bisexuels”)  et qui les traitent de “traitres”, d’imposteurs ou de menteurs. Il semble en effet louche que l’on puisse trouver du charme aussi bien aux hommes qu’aux femmes de nos jours, tellement les idéologues ont bien fait leur travail: les hommes viennent de Mars, les femmes de Venus, alors faites votre choix. Et pas question d’être dans l’entre-deux. Ce qui fait dire à Karl Mengel: “C’est un fait peu connu, mais Eros s’appelle aussi Metis dans la théologie orphique. La métaphore dit joliment l’évidence qui voit la sexualité réunir les opposés, cela à l’intérieur de soi. On a donc forcément un peu de l’autre dans le corps, qu’importe son genre, et le désir s’en trouve complexe, insaisissable mais infini.” La libido contient tous les possibles.

Pour et contre la bisexualité, Karl Mengel, collection L’attrape-corps, éd. La Musardine.

Osez la bisexualité, de Pierre des Esseintes, éd. La Musardine.

Fonte Les 400 culs

02/03/2009 - 20:47h Hercule, champion de la bisexualité?

Hercule, champion de la bisexualité?

Tout le monde connait Hercule. Mastard à massue, souvent représenté comme le garant de l’ordre et de la morale publique, ce héros antique dévoile sa vraie vie dans Les Erotiques d’Hercule, un poème en hommage à la bisexualité.

Hercule1

Michel Rime, 54 ans, journaliste et poète suisse, se définit comme hétéro à 70%, homo à 30%. Sa voix bien timbrée, caressante, contraste avec un corps sec, qu’on dirait endurci aux backrooms. Il a le côté “mec” et charmeur, à la fois. Ce qui rend sa prose si duelle. Pour lui, tout commence à 20 ans. “J’ai découvert ma bisexualité, quand j’ai couché avec un homme sublime, dit-il. J’ai vécu en couple avec lui jusqu’à 24 ans. Puis j’ai vécu avec des femmes, sans jamais cesser de partager des choses avec les hommes. Mes compagnes ont toujours été au courant. Je suis toujours dans la clarté. Celle que j’aime en ce moment dit : “Je ne m’opposerai jamais à tes amours mâles car je ne pourrais jamais t’offrir ça.” Evidemment, il y a des moments où c’est difficile, un peu comme quand on a deux amants et qu’ils veulent tous les deux partir en vacances avec toi…”.

Dans Les Erotiques d’Hercule, ses mots chargés de phéromones coulent à flots furieux en charriant d’étranges visions : “Peut-on se donner à des hommes / à des femmes / sans trahir personne ? / Equilatère mon dieu quelle affaire (…) Le bruissement la moiteur / en face des baignoires à pisse / il tient sa verge dure / sur la pierre froide d’un bénitier / on lui a lesté les testicules / ses seins éclatent sous des coupoles de plastique / autour de lui les autres / dissimulés dans des combinaisons intégrales  / portent des masques globuleux / et leur voix sentent le renfermé.” Dans ce poème dédié à Hercule (Héracles pour les Grecs), Michel Rime revisite la mythologie à l’aune de ses propres expériences. C’est le carnaval des centaures de latex, le récit succulent d’innombrables allées et venues entre frères et sœurs du vice, l’éloge de la fête folle en trio (HHF, HFF) ou de l’orgie généralisée… Les “fesses en alerte”, Hercule bondit gaillardement sur tout ce qui passe. Il aime tout. Il goûte à tout.

Michel Rime écrit Les Erotiques d’Hercule un an après avoir redécouvert le mythe de ce demi-dieu antique. “La conservatrice pour l’antiquité au British Museum déplorait qu’on ait plus parlé des douze travaux d’Hercule que de ses amours. Cette réflexion m’avait étonné. Jusqu’à ce qu’en 2001 Dominique Fernandez lève le voile sur Hercule dans L’amour qui ose dire son nom. Ce livre m’a ouvert les yeux. Brusquement, j’ai découvert la face cachée de cet Hercule que j’avais jusqu’ici considéré comme un Musclor décérébré…” Bien qu’il soit bodybuildé, Hercule, effectivement, n’a rien d’un “champion du biceps” et de la force virile hétéro. Durant toute l’antiquité et de la renaissance jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il est l’icône de la bisexualité masculine. Ce que Dominique Fernandez résume en deux phrases : “Hercule n’était ni ce paquet de muscle, ce macho dont les douze travaux ont popularisé l’image, ni un modèle de fidélité et de “vertu”. Bisexuel, il avait des liaisons avec plusieurs jeunes gens : Hilas, Iolaos, Eurysthé.

Bien qu’il ait tué des serpents à mains nues dès le berceau, nettoyé les écuries d’Augias, étouffé le lion de Némée, tué l’hydre de Lerne, rapporté la ceinture d’Hippolyte (reine des Amazones, tombée éperdument amoureuse de lui) ou enchainé Cerbère, Hercule ne cesse d’inspirer aux peintres baroques des scènes de luttes ambiguës : enlaçant ses adversaires, qui s’abandonnent en pâmoison contre sa poitrine puissante, Hercule étreint des hommes et des femmes avec une égale vigueur. Il les soulève de terre, les plie, les écartèle et les soumet. Puis, il repart avec sa grosse massue (sic), toujours tout nu ou seulement revêtu d’une peau de lion qui met ses reins musculeux en valeur. Bisexuel, Hercule l’est aussi dans sa nature : ce gros balèze a des langueurs. Il aime la douceur et les travaux de femme. Il n’a pas honte de se travestir. Il ne se sent absolument pas ridicule d’échanger les rôles avec celle qu’il aime.
Un épisode de sa légende illustre l’ambiguité sexuelle d’Hercule, explique Dominique Fernandez (ambiguité soulignée dans tous les opéras baroques, où le rôle d’Hercule était tenu par un castrat).

Hercule2

Devenu en Lydie l’amant de la reine Omphale, Hercule filait à ses pieds en femme, ayant troqué sa peau de lion contre des bracelets d’or, une robe jaune, un châle prourpre et une ceinture maeonienne – sans en éprouver aucune honte.” Hercule filait de la laine. D’innombrables tableaux le représentent ainsi, aux pieds d’Omphale qui le tient par l’oreille, ou pose un pied triomphal sur lui, en train de se livrer aux joies des travaux domestiques, en compagnie de jeunes filles rieuses… “Hercule témoigne de l’appétit pour le sexe avec une réflexion sous-jacente sur ce que cela implique dans la tête et la vie sociale”, conclut Michel Rime. Hercule, héros de la libido bi ?

Les Erotiques d’Hercule, de Michel Rime, éd. Humus, 2008.
En vente à La Musardine (122 rue du chemin vert, 75011 paris), aux Mots à la bouche (6 rue Ste Croix de la Bretonnerie, 75004) et aux Larmes d’Eros (58 rue Amelot, 75011).

TROIS QUESTIONS A MICHEL RIME
Pourquoi avoir choisi d’illustrer les Erotiques d’Hercule avec des collages ?
Les collages sont de moi et l’ouvrage a été conçu dès le départ dans une alternance texte/image. Si le texte s’avère plus cru, les images le sont moins, afin d’explorer d’autres registres de sensibilité.

Qu’est-ce qu’Hercule peut nous apprendre sur nous-même ?
Qu’il n’y a pas de honte à se faire prendre. Pas plus qu’à prendre. Que tous les plaisirs se valent. Et que le plus musclé des héros peut assumer – sans aucune gêne – son goût pour la douceur.

Quel est le pourcentage de bisexuels dans la population, en France ou en Suisse ?
Je pense qu’on l’est tous, mais il y a un tel tabou… Beaucoup d’hommes ont peur de l’homosexualité. Sitôt qu’ils pensent “relation homosexuelle”, ils se voient violés par une grosse bite qui va les déchiqueter. Ceci dit, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui soit bi à 50-50. Les gens sont bi à 90-10, 80-20 ou 20-80. Moi je le suis à 70% (orienté femme) 30% (orienté homme). J’ai besoin d’une femme, en permanence. Mais ma libido se nourrit aussi d’aventures et d’amours mâles.

Fonte Les 400 culs