Nordeste (Brésil), envoyé spécial Jean-Pierre Langellier – Le Monde
C’est ici. Un banal arpent de sable où poussent des plants de manioc. Alentour, un ou deux champs de cactus nourrissent les chèvres. Quelques palmiers poussiéreux, sentinelles solitaires, veillent sur les bœufs. Au loin, des nuages sans pluie filent au ras des collines. Un décor de brousse, âpre et parcimonieux. C’est ici que se trouvait la maison de Lula. Une simple baraque de bois et d’argile, au sol de terre battue. Avec, pour tout mobilier, une table, un lit, un banc, trois tabourets et quatre ou cinq hamacs. Un jour, un cobra s’était glissé entre les tuiles du toit, semant la frayeur. Dans cette masure depuis longtemps disparue, Luiz Inacio Lula da Silva, futur président de la République du Brésil, a vécu jusqu’à l’âge de 7 ans. Avec sa mère et six de ses frères et sœurs.
Pour arriver jusque-là, on tourne le dos à Recife, la capitale du Pernambouc. Trois bonnes heures de route, cap à l’ouest. On s’enfonce dans le sertao, l’arrière-pays semi-aride du Nordeste, vaste comme deux fois la France. Puis on quitte la nationale, juste au coin d’une école, à l’entrée de Caetes. A l’époque de Lula, ce gros bourg s’appelait Vargem Comprida. Sur la piste qui court à travers les épineux, un cheval tire une charrette où trônent deux grosses citernes. Avec sa volaille et ses quatre vaches, le vieux Roseno, 87 ans, n’a jamais connu l’aisance. Mais il se souvient de la famille de Lula avec compassion : ” Ils étaient bien pauvres ! “
Pour en savoir plus, il faut aller chez Florencia, dont le mari, Antonio Sergio, est un cousin de Lula. Elle nous ouvre sa porte en souriant. Du fond de la pièce, parviennent des dialogues ponctués par une musique mielleuse : c’est l’heure de la novela ” Femmes passionnées “, le feuilleton télévisé de l’après-midi. Au mur, une photo de Lula et une image de saint Jean-Baptiste. La fille de Florencia, Margareth, nous rejoint. Elle travaille à l’école voisine et vient de rentrer de la ville, à moto. ” Lula est un héros, assure Florencia. Comment aurait-on pu imaginer qu’il deviendrait président ? Mais c’est sa mère qui a souffert le plus. “ Florencia a élevé huit enfants. Exactement comme la mère de Lula, Euridice Ferreira de Mello, surnommée Dona Lindu.
UNE ÉPROUVANTE EXPÉDITION
Lorsque Lula naît le 27 octobre 1945, son père, Aristides, est très loin. Il a déjà migré vers Santos, le grand port de l’Etat de Sao Paulo, où il travaille comme docker. Son fils ne le reverra que cinq ans plus tard. ” Je n’ai pas eu d’enfance “, dira Lula. Il garde peu de bons souvenirs de ces temps de misère où il eut souvent faim. La première fois que sa mère lui sert du riz, c’est comme médicament, pour apaiser un mauvais mal de ventre. De temps à autre, la famille améliore l’ordinaire – haricots noirs et farine de manioc – en mangeant les oiseaux des champs que ses frères aînés chassent au lance-pierre. Sur la seule photo d’époque qu’on connaît de lui, Lula pose, à 3 ans, avec sa sœur Maria. Il porte des vêtements et des chaussures empruntés pour l’occasion.
Le sertao, disent les géographes, est le ” polygone de la sécheresse “. La saison des pluies y manque souvent ses rendez-vous ou les honore trop chichement. Les paysans tiennent bon en cultivant l’espérance à l’aide d’une formule rituelle : ” ça ira mieux demain, si Dieu le veut “ (” Se Deus quiser ! “). Jusqu’au moment où ils s’en vont vers les villes du littoral pour quelques mois, ou très loin du Nordeste, pour la vie.
Un beau jour de décembre 1952, lasse d’attendre la pluie et désireuse de retrouver son mari, Dona Lindu lance à ses enfants : ” Partons ! Quitte à mourir de faim, que ce soit à Sao Paulo ! “ Pour payer le voyage et la nourriture, elle a tout vendu : le lopin de terre, la jument, la montre, les gravures des saints et jusqu’aux photos de famille. Le départ a lieu à Garanhuns, la ville la plus proche, où le petit Luiz Inacio admire, pour la première fois, une bicyclette. Il n’avait jusqu’ici jamais quitté son village. Tout le monde s’entasse, avec une trentaine d’autres passagers, dans un pau de arara, une camionnette ouverte équipée de planches sans dossier en guise de sièges.
Cette éprouvante expédition s’achève treize jours plus tard à Santos, où Dona Lindu découvre que son mari a fondé un second foyer avec une cousine beaucoup plus jeune. Lula n’est pas tendre avec son père, mort indigent en 1978, gros travailleur mais infidèle et tyrannique : ” un puits d’ignorance “, ” un désastre “ qui ” aimait plus ses chiens que ses enfants “. A Dona Lindu, sa ” Mère Courage “, intrépide, généreuse et câline, il voue amour et gratitude infinis : ” Que serais-je devenu si elle ne nous avait pas arrachés à cette misère ? Un bon buveur d’eau-de-vie. Je serais mort depuis longtemps de cirrhose. “
LE SERTAO, ” TERRE EN TRANSE “
Lula est un fils déraciné du Nordeste. Il l’a quitté trop jeune et trop pauvre pour avoir hérité de son histoire et de sa culture. Il n’avait jamais ouvert ces petits livrets de poésie populaire – les folhetos de cordel – que leurs auteurs suspendent à une corde sur les marchés et qui transmettent la mémoire du sertao. Comme des millions d’enfants de migrants des années 1950, partis tenter leur chance vers les grandes villes du Sud, il se souvient surtout des privations et des souffrances subies par sa famille.
Le sertao a acquis ses lettres de noblesse grâce au livre d’Euclides da Cunha (1902) Os Sertoes (Hautes terres), qui relate la guerre menée contre les paysans pauvres de Canudos, révoltés dans un élan messianique et massacrés en 1897. Dans les années 1960, le cinéaste brésilien Glauber Rocha révèle au grand public l’univers de cette ” terre en transe “, rebelle et mystique, assoiffée de pluie et de justice. On retrouve dans ses films, lyriques et baroques, les personnages qui ont nourri les mythes du Nordeste : le coronel, grand propriétaire terrien, le cangaceiro, bandit de grand chemin ou le beato, prédicateur illuminé promis à une mort héroïque.
L’histoire du Pernambouc commence, loin du sertao, au bord de l’Atlantique, du côté d’Olinda puis de Recife, vers 1530. Elle se forge un peu plus tard avec le choix crucial et traumatisant de l’esclavage, dont les stigmates survivront à son abolition tardive par la ” loi dorée ” en 1888. En trois siècles de traite, sous l’empire de la monoculture coloniale – sucre puis café –, trois millions et demi de Noirs, venus de Guinée et d’Angola, arrivent au Brésil avec leurs coutumes, leurs croyances et leurs rythmes, et le transforment en un pays métis. Ils sont alors, selon un adage local, ” les pieds et les mains du Blanc “.
” C’est un passé qui joue sur nos nerfs “, notait Gilberto Freyre (1900-1987). Plus que tout autre, ce grand ethnologue, né à Recife, a étudié les rapports Noirs-Blancs au Brésil, notamment dans son chef-d’œuvre Maîtres et esclaves. Il a vécu un demi-siècle dans une maison patricienne de Recife que l’on visite religieusement entre des allées de livres. Sur son tombeau, au milieu d’un parc fleuri, est inscrite sa triple recette du bonheur : planter des arbres, faire des enfants, écrire des livres.
OLINDA, ” QUEL JOLI ENDROIT ! “
Lorsqu’il a débarqué en ” Nouvelle Lusitanie “ en 1537, au confluent des fleuves Beberibe et Capibaribe, le capitaine Duarte Coelho, dit la légende, s’est exclamé, admiratif : ” Oh ! Linda situaçao ! “ (” Oh ! Quel joli endroit ! “). Olinda était née. Première capitale du Pernambouc, elle s’effacera devant sa voisine Recife, pourvue d’un port naturel. Bien vu, capitaine ! Car avec ses huit collines – paraît-il –, ses rues pavées et ses églises blanches dans un écrin de palmiers, qui ont fait inscrire son centre historique au patrimoine de l’Unesco, Olinda, cinq siècles plus tard, continue de séduire.
Devant le couvent Sao Francisco, Severino se propose comme guide. Il est noir. Il a la quarantaine, un regard et des gestes doux. Il nous conduit vers son tableau préféré, une Cène au trait un peu naïf. L’artiste était africain et n’avait pas le droit de signer son œuvre. A la place de son nom, il a peint un chat. Près de là, Notre-Dame du Rosaire des Hommes Noirs était l’unique église ouverte aux esclaves et aux affranchis. Elle conserve ses statues de saints noirs. Lors du carnaval, on danse sur son parvis aux rythmes traditionnel du frevo ou du maracatu. Dans une rue d’Olinda, une plaque rappelle la ” résistance héroïque “ contre ” les envahisseurs criminels hollandais “, dont l’occupation (1630-1654) commença par l’incendie de la ville. Une seule église en réchappa : Saint-Jean-des-Militaires. A moitié désaffectée, elle a aujourd’hui un locataire permanent : Walter Freitas, peintre aquarelliste, botaniste et animalier. Il travaille et vit sous le clocher depuis treize ans, en compagnie de son chien. Comment a-t-il pu rester là si longtemps sans problème ? ” J’ai demandé à Dieu… et à quelques puissants. “

D.R. – Véritable bijou baroque, Olinda – l’ancienne capitale du Nordeste brésilien – aime les fêtes.
L’AUTRE HÉRAUT DES PAUVRES
Comme la majorité des gens du Nordeste, Severino aime Lula. Du haut d’une colline, on aperçoit au loin Recife, son port et ses tours modernes alignées sur le front de mer. Severino pointe le doigt sur les quartiers populaires d’Olinda, la cité V8 et celle de Rosario, où se détache un lotissement de maisonnettes neuves aux couleurs vives : ” Lula se préoccupe des plus pauvres. Il avait promis ces logements. Il les a inaugurés il y a un mois. “ Et puis, argument suprême : ” Il est le premier président à être entré dans les favelas. “ Severino vénère un autre héraut des pauvres : Dom Helder Camara (1909-1999), ancien archevêque d’Olinda et Recife. Pendant soixante ans, il fut le défenseur des faibles, le pourfendeur des injustices, la voix – forte et chaleureuse – des sans-voix. Figure de proue de la ” théologie de la libération “, mais apôtre de la non-violence, Dom Helder a fondé plus de 200 communautés ecclésiales de base, pour que les plus démunis refusent la résignation et cessent d’être, selon son mot, des ” hommes cactus “. Severino appartient à l’une d’elles depuis son enfance, ce qui l’a sauvé, assure-t-il, des naufrages de la rue.
Adversaire virulent de la dictature militaire (1964-1985), Dom Helder en dénonçait sans relâche les méfaits sur les ondes de Radio-Olinda. Celui que ses ennemis appelaient ” le petit évêque rouge ” repose dans la cathédrale d’Olinda. En regardant Severino se recueillir devant l’austère tombeau de marbre gris gravé d’une colombe, on songe à la célèbre phrase du défunt : ” Quand je donne de la nourriture aux pauvres, on m’appelle un saint. Quand je demande pourquoi ils ont faim, on m’appelle un communiste. “ Lula ne lésine pas pour aider sa terre natale à réduire ses handicaps, au point qu’on le soupçonne parfois de favoritisme. Le Nordeste accuse un net retard en matière d’éducation sur les quatre autres grandes régions du Brésil. Un habitant sur cinq est analphabète, six élèves sur dix quittent l’école à 14 ans ou avant.
RECIFE, ” LE VENT EN POUPE “
Le Nordeste bénéficie donc en priorité du plus grand programme au monde de transfert d’argent au profit des déshérités : la bolsa familia (” bourse famille “). Ce mécanisme fonctionne selon un principe simple. L’Etat verse une aide mensuelle aux familles ” pauvres ” et ” très pauvres “, à condition que leurs enfants, s’ils en ont, soient scolarisés et justifient d’un carnet de vaccination à jour. Le montant de cette allocation varie en fonction des revenus de la famille et du nombre d’enfants à charge. En tout, 46 millions de personnes, appartenant à 12 millions de familles, profitent de la ” bourse famille “, soit un Brésilien sur quatre. Ce remède ponctuel et partiel contre la misère permet aux pauvres du Nordeste de devenir consommateurs. Il élargit surtout l’accès à l’éducation. Le programme échappe à la corruption et au clientélisme, même si quelques petits malins en abusent parfois. Ainsi a-t-on appris récemment que Billy da Silva Rosa, 4 ans, bénéficiaire depuis six mois de la ” bourse famille “, n’était autre qu’un chat, inscrit par un resquilleur. ” Billy ” est devenu le plus célèbre matou du Brésil.
Dans son bureau, au cœur du vieux Recife, Fernando Bezerra Coelho affiche sa satisfaction : ” Le Pernambouc a le vent en poupe. ” Secrétaire au développement économique de l’Etat, il salue l’avènement d’une ” nouvelle ère de prospérité “. Membre du Parti des travailleurs, fondé par Lula, il ajoute volontiers que l’impulsion politique du président y est pour beaucoup. Exemple : Lula a choisi de relancer avec vigueur, au sud de Recife, le complexe portuaire, industriel et pétrolier de Suape. Sa décision, susurre-t-on, ferait des jaloux à Salvador, capitale de l’Etat voisin de Bahia et éternelle rivale de Recife. De manière plus générale, en choyant le Nordeste, Lula rembourse une dette. Il lui redonne un peu de la richesse que plusieurs millions de ses enfants ont, en le quittant, apportée au reste du pays.
La vie de Lula est un roman. Ce sera bientôt un film. Lula, fils du Brésil, de Fabio Barreto, racontera ses trente-cinq premières années. Le scénario s’inspire d’une biographie, plutôt flatteuse, écrite à partir d’entretiens réalisés il y a quinze ans avec le futur président et plusieurs de ses proches. L’actrice Gloria Pires est Dona Lindu. Rui Ricardo Diaz incarne Lula adulte. L’acteur a surtout travaillé sa voix pour obtenir le timbre rauque qui caractérise celle de Lula. Un jeune comédien fera revivre le petit Luiz Inacio, cireur de chaussures le dimanche ou vendeur de tapioca. Le film sortira dans les salles le 1er janvier 2010, au seuil d’une année d’élection présidentielle. Cette saga édifiante devrait procurer une bonne publicité au parti de Lula, même si le chef de l’Etat, après deux mandats, ne peut lui-même se représenter.
SAO BERNARDO, AVEC LES “CAMARADES”
Chaque fois qu’il le peut, Lula quitte Brasilia pour passer le week-end dans son appartement de Sao Bernardo do Campo, dans la grande banlieue sud de Sao Paulo. De sa fenêtre, dans une grande tour blanche, il peut presque contempler les principaux lieux de ses combats syndicaux, à deux pas de la zone industrielle où s’alignent, entre deux rocades, les usines de montage automobile. A l’église Matriz, il organisait des réunions. L’évêque y a dit des messes pour sa libération lorsqu’il était emprisonné au plus fort des grèves de 1980. Au stade de la Vila Euclides, rebaptisé depuis ” stade du 1er-Mai “, il s’adressait, barbe noire et bras levé, à quelques milliers de ” camarades “. Un jour de 1979, il y tient meeting sur une tribune de fortune et sans sono. Ses mots d’ordre, qu’on n’entend qu’au premier rang, sont transmis de bouche en bouche jusqu’au fond du terrain.
Aujourd’hui, l’ancien métallo aime faire vibrer ses auditoires ouvriers du Nordeste en racontant une anecdote personnelle qui se passe en 1960. Il a 15 ans et termine son premier jour d’apprentissage dans une fabrique de vis, avec son bleu de travail presque immaculé. Comment sa mère, qui rêve de le voir devenir tourneur-mécanicien, pourrait-elle croire à son sérieux au vu de son vêtement trop propre ? Alors, il plonge les mains dans un bidon d’huile, les frotte un peu partout sur sa salopette et rentre à la maison plein d’orgueil.
Jean-Pierre Langellier – LE MONDE