16/11/2007 - 14:54h La gauche radicale veut déborder les directions syndicales en généralisant le mouvement

ous ensemble, tous ensemble !” Dès la rentrée de septembre, le slogan du mouvement social de décembre 1995 était dans les têtes de la gauche radicale. Qu’ils soient dirigeants syndicaux, simples délégués d’entreprise, leader étudiant ou militant politique, voilà des semaines qu’ils rêvent d’un grand mouvement social et s’y préparaient. SUD, minoritaires de la FSU ou de la CGT, cadres du PCF, activistes de la LCR, de LO ou du Parti des travailleurs, ils ont tout fait pour pousser les feux de la grève.

Le scénario leur paraissait presque trop beau : un gouvernement enfin ébranlé par des sondages en baisse, un mécontentement latent sensible depuis la rentrée dans les entreprises sur le pouvoir d’achat et une réforme des régimes spéciaux touchant des bastions syndicaux combatifs.

Le succès de la grève du 18 octobre semble confirmer les pronostics. “Le mouvement social a démarré”, s’enthousiasme Arlette Laguiller (LO) sur les trottoirs parisiens tandis que son alter ego de la LCR, Olivier Besancenot, explique “attendre la poursuite du mouvement”. Marie-George Buffet, elle, y voit “une journée test”.

L’entrée dans la danse des universités les a ravis. Les jeunes militants de la LCR, de Sud ou de la CNT (anarcho-syndicaliste) n’ont de cesse d’étendre le mouvement d’occupation et de chercher les liens avec les cheminots ou les gaziers. Comme en 1995. “Ca passe très bien dans les AG”, assure Tristan Pablo, étudiant à Tolbiac. Même constat pour Adrien Bonzard responsable de Sud à Nanterre.

Pour cette gauche radicale, seul un “mouvement général” allant du secteur public aux entreprises privées pourrait faire reculer le gouvernement qu’ils accusent, derrière la remise en cause des régimes spéciaux, de préparer une nouvelle réforme générale du système des retraites.

“Si on veut gagner, on n’a pas intérêt à rester dans des luttes catégorielles”, prétend Gérard Mazet, délégué CGT à la gare d’Austerlitz, membre du PCF. “Face aux attaques du gouvernement, il faut construire des convergences”, renchérit Annick Coupé, porte-parole de Solidaires.

Mais derrière cette stratégie affichée, ces cadres syndicaux savent que la réalité du terrain est plus complexe. La grève “presse-bouton” ne marche pas, répètent-ils. “La convergence des luttes est compliquée car il faut trouver un mot d’ordre unificateur”, analyse Jean-Michel Drevon, secrétaire national de la FSU pour la tendance École émancipée. “Dans les AG, le débat n’est pas sur la grève générale interprofessionnelle mais d’élargir la grève sur les retraites”, reconnaît Christian Mahieux, secrétaire général de SUD-Rail.

Le ton reste prudent. D’autant que les premiers “reculs” des confédérations syndicales acceptant les négociations entreprise par entreprise auraient désorienté les troupes. “Après le coup de poignard dans le dos du mouvement de la CGT et les appels à la reprise de la CFDT, les salariés sont dans l’attente”, estime Dominique Mezzi, dirigeant de la LCR.

“Le front syndical s’est divisé”, constate-t-on à Solidaires. “C’est vrai qu’on a beaucoup attendu après le 18 octobre. L’attitude de Thibault a été vécue comme une trahison”, soutient Tony Fraquelli, délégué CGT au dépôt d’Austerlitz et militant LCR.

Ces partisans de la grève dure continuent donc leur travail de fourmi. “Il y a de nombreuses fédérations départementales qui appellent à la reconduction”, assure M. Mahieux. “On n’est qu’au début d’un mouvement pas à la fin. Les formes qu’il va prendre, personne ne les connaît”, prévient M. Mazet. Le constat est partagé par les militants de LO.

L’objectif est de “tenir” jusqu’au 20 novembre, jour de la grève de la fonction publique. “Si la mobilisation passe le week-end, on pourra faire la jonction ave le 20″, espère M. Fraquelli.

Dans les AG des cheminots, mercredi, les radicaux se sont sentis “en phase” avec la grogne générale qui poussait à la reconduction et exprimait clairement la méfiance à l’égard des directions syndicales. Plusieurs dépôts ont exigé “d’être consultés pour toute décision qui engagerait l’avenir et informés du contenu des discussions à chaque étape”.

La LCR a proposé à l’ensemble des partis de gauche d’organiser une initiative de soutien aux grévistes. Et se dit même prête à mettre sur pieds des comités d’usagers pro-grève.

Sylvia Zappi

15/11/2007 - 17:51h Au piquet de grève de la gare de Lyon, le trouble discret des "conducteurs" irréductibles

AG de cheminots à la gare de Lyon, le 14 novembre 2007. | AP/JACQUES BRINON

AP/JACQUES BRINON

AG de cheminots à la gare de Lyon, le 14 novembre 2007.

A la “feuille”, le local où les cheminots ont l’habitude de passer avant de prendre leur service, sur le bout du quai N, il y a de la mortadelle, du taboulé, un sac de petits pains en promo, et même, vers 22 h 30, de la pizza hallal toute chaude, apportée par Chérif. Il y a aussi, hélas, la mauvaise nouvelle de la sécession de la CFDT tout juste annoncée par François Chérèque, et une drôle d’interrogation sur l’ouverture des négociations dans les entreprises demandée par le secrétaire général de la CGT Bernard Thibault, et acceptée par l’Elysée.

Gare de Lyon, mercredi, le deuxième piquet de grève des conducteurs de train s’organise dans la plus pure tradition du mouvement ouvrier (on tient la nuit jusqu’à l’AG quotidienne du lendemain matin 11 heures, celle où on commence par brûler les palettes de bois pour se réchauffer), mais dans un tempo d’ensemble aussi troublant qu’inédit.

Malgré les nouvelles du jour, la dizaine de cheminots qui tient le piquet refuse de se laisser intimider. Ils sont plutôt de la graine de “durs” : pas de ces conducteurs de Thalys ou d’Eurostar qui portent “un uniforme Christian Lacroix” et ne font jamais grève ; pas de ces conducteurs de TGV en fin de carrière. Eux travaillent sur la D, la ligne qui joint Creil à Melun, la plus fréquentée de la SNCF - “3 000 personnes aux heures de pointe”, l’une des plus longues aussi, sans aide-conducteur mais avec des horaires calculés à la “déca-seconde” pour chacun des “50 ou 60″ arrêts. “La ligne où on croise la France qui bosse, les femmes de ménage, les employés des centres de tri postaux qui se lèvent à quatre heures et demi du matin, se félicite Fabien. Le train qui ouvre les yeux sur la vraie société, pas celle de TF1.”

La plupart ici adhèrent à Sud-Rail, qui fut créé là, “gare de Lyon, chez les conducteurs”, lors des grandes grèves de l’hiver 1995. “Pour nous, cheminots, c’est le dernier combat, assure Aziz. On sait exactement ce qu’on perd avec la réforme, 600 euros par mois, les calculs sont faciles grâce aux tableaux proposés par la direction pour les comptes de pension. Donc on peut y aller. On attendra de voir comment on va nous manger, à la sauce ketchup, béarnaise ou moutarde, mais on ne cédera pas.” Qu’”ils” viennent les croquer ! “On va leur laisser un mauvais goût”, prévient Sébastien.

“ON NOUS CRIMINALISE”

Tous ont voté en 2005 non à la Constitution européenne, le “TCE” comme disent les vrais connaisseurs. Tous pestent contre le nouveau “mini-traité” européen. Tous rient bien fort quand on évoque le PS ou Ségolène Royal - “Qui ?”. Autres têtes de turc, les médias. Jamais dénoncés, les “mensonges” d’un Nicolas Sarkozy quand, le 19 octobre, il explique que les jours de grève ne seront plus payés – “mais ils ne l’ont jamais été !”. Mal choisis, les mots qu’ils entendent ou qu’ils lisent tous les jours : “On parle de sabotage, de prises d’otages. On nous criminalise. Bientôt, on dira “terroristes” !

S’ils ont trouvé leurs ennemis, on devine aussi qu’ils cherchent leur héros.Le cheminot qui refuse de serrer la main du président de la République, le 26 octobre, à Saint-Denis : très bien. “Mais plus fort que lui, il y a le pêcheur” du Guilvinec, qui s’était “payé” Nicolas Sarkozy le 6 novembre : “Ah les barbares ! Derrière, il aura un contrôle fiscal et il va perd la garde de ses enfants, mais il a assuré grave !” Plus sérieusement, le “piquet” espère simplement que le Bernard Thibault du mois à venir ne sera pas le “perdant de 2003″, qui avait dû négocier la libéralisation du fret et les retraites, mais bien le “vainqueur” de 1995, le tombeur d’Alain Juppé, le patron des cheminots aux cheveux longs et aux braseros : “On était fiers.”

Décembre 1995 demeure leur mythe fondateur. A 36 ans, Aziz est pourtant le seul à avoir connu le mouvement d’il y a douze ans : les autres sont entrés bien après à la SNCF. Ensemble, ils se désolent, lucides, sur le temps qui passe et le fond de l’air qui change. “La société a évolué. Les gens sont dans leur bulle de plasma, avec leurs crédits et tout le bidule“, dit l’un. “ C’est moins tabou aujourd’hui de dire qu’on vote à droite qu’en 1995″, ajoute l’autre. “Je sais pas si c’est Sarko qui est très fort, où si ce sont les syndicats qui sont nuls…”, laisse échapper Fabien. “Aujourd’hui, il y a la droite bling-bling et la gauche caviar”, résume Daniel. Sébastien se lève et sourit tristement : “Le bling-bling, le caviar, et nous : la gauche saucisson…”

Ariane Chemin – Le Monde